La construction de dispositifs socio-techniques d’évaluation externe : un processus de traduction

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Les dispositifs d’évaluation externe sont des outils socio-techniques assemblant des éléments humains et non-humains, liant acteurs et techniques. La construction de ces outils et leurs propriétés constitutives sont tributaires des réseaux d’acteurs dans lesquels ils s’inscrivent et qu’ils contribuent à faire exister.

En Belgique francophone, se développe depuis une quinzaine d’années, une politique d’évaluation externe et de pilotage du système éducatif, qui a notamment pour finalité de contribuer à des fonctions de diagnostic et d’évaluation formative pour les professionnels de l’éducation au niveau local. Cette politique élaborée progressivement par plusieurs décrets, contribue à la construction progressive d’un Etat évaluateur spécifique au système scolaire belge francophone (Mangez & al, 2009 ; Maroy & Mangez, 2011). Si cette politique s’inscrit de façon large dans un nouveau paradigme où l’école est considérée comme un « système de production scolaire », dont il convient d’améliorer le fonctionnement pour en améliorer les performances tant du point de vue de l’efficacité que de l’équité, les voies choisies pour ce faire, sont bien singulières (Maroy, 2010). Ainsi, d’un côté la Communauté française de Belgique a renforcé des balises curriculaires centrales et précisé les standards à atteindre en termes de compétences à différents niveaux du cycle primaire et secondaire d’enseignement. D’un autre côté, elle a développé plusieurs épreuves d’évaluation externe, devant notamment servir à fonder un « diagnostic formatif » à l’usage d’une part des équipes enseignantes locales, d’autre part de la Commission de pilotage au niveau du système. Par contre, dans un système où le choix de l’école est institutionnalisé de longue date et où plusieurs opérateurs scolaires privés ou publics (les réseaux scolaires) sont subventionnés à 100% par l’Etat, les résultats des évaluations externes ne peuvent être rendus publics, pour ne pas alimenter les dérives d’un « quasi-marché » scolaire que le politique s’efforce en parallèle de « réguler » (Delvaux et Maroy, 2009).

Notre contribution porte sur une étude de cas, menée dans une zone d’inspection en Communauté française de Belgique, où nous analysons comment des inspecteurs, des directeurs, des enseignants s’approprient et traduisent la politique de pilotage et d’évaluation à travers la mise sur pied d’un dispositif local d’évaluation externe (cf. Cattonar & al., 2010). A l’aide de la sociologie de la traduction (Akrich, Callon & Latour, 2006), nous retraçons l’histoire de ce dispositif, ses conditions d’émergence, les controverses qu’il a traversées, et nous montrons comment s’est constitué un dispositif socio-technique assemblant des éléments humains et non-humains à travers des liens d’interdépendance forts et devenus indispensables. Ce dispositif lie des acteurs (inspecteurs, directeurs, enseignants, élèves, etc.) et des techniques dans une chaine d’association forte. Il crée des interdépendances entre acteurs et entre les acteurs et les outils qui contribuent d’une part à favoriser une appropriation positive des outils d’évaluations externes. La présence de l’acteur-réseau influence ainsi les pratiques et relations sociales des acteurs de la zone en transformant les relations hiérarchiques classiques et les règles traditionnellement en place.

Notre étude montre alors le rôle important joué par les acteurs intermédiaires dans la construction de ce réseau, notamment le rôle des inspecteurs et de certaines directions d’école, mais aussi l’incidence des outils et des connaissances. Les inspecteurs de la zone jouent un rôle clé et peuvent être considérés comme des acteurs qui tendent à co-construire les politiques d’évaluation et de pilotage dans leur zone de compétence, davantage que de simples relais ou intermédiaires qui en assureraient la bonne réception sur le terrain. Cette co-construction passe par la construction d’un instrument, que sont les épreuves de fin de cycles zonales, plus que par la diffusion explicite d’un discours, de nature pédagogique ou légal, sur le pilotage et ses vertus. Au travers de leur travail de traduction et de construction du dispositif socio-technique étudié, ils ont en effet réussi à associer des logiques très hétérogènes. Ainsi, il y a bien un usage à des fins formatives de l’instrument et une régulation des pratiques pédagogiques s’opère par le biais de la connaissance produite, au moins dans le cas des directeurs rencontrés et d’une partie des enseignants. Cependant, d’autres logiques (allègement de la charge de travail, équité de traitement des élèves) poussent également les enseignants à s’intégrer au réseau du pilotage et d’évaluation. Cet intéressement et cet enrôlement réussis d’un ensemble hétérogène d’acteurs (inspecteurs, directeurs, enseignants, responsables de réseaux ou de l’inspection) et de « non humains » (les compétences socles de la Communauté Française, le CEB, le dispositif de pilotage de la Communauté Française, etc.) autour du dispositif d’évaluation du district B constitue un « acteur réseau » qui tient, une chaine d’associations relativement stable, grâce notamment à l’important travail des inspecteurs eux-mêmes et des directions qui lient l’ensemble.

En définitive, notre étude montre que la construction des outils d’évaluation, leurs propriétés constitutives sont tributaires des réseaux d’acteurs dans lesquels ils s’inscrivent, ou plus exactement qu’ils contribuent à faire exister.

Cette analyse repose sur un travail empirique menés via des entretiens et de l’observation. Des entretiens exploratoires avec des instituteurs, des inspecteurs et des responsables de la construction et de la diffusion d’outils d’évaluations externes, ont d’abord permis d’améliorer notre connaissance du contexte et des expériences variées d’évaluations externes menées en Communauté française de Belgique. Ils ont ainsi permis d’identifier dans une zone d’inspection, l’existence du dispositif d’évaluation externe particulier qui paraît structurer une grande partie des relations et des pratiques sociales et que nous considérons comme un acteur-réseau. Dans cette zone, un important travail d’observation d’un groupe de travail qui conçoit une partie des épreuves externes a été également effectué. Le groupe constitué de 8 directeurs a été observé pendant une année de fonctionnement, lors de ces réunions internes et lors des rencontres avec l’inspection ou avec d’autres groupes de travail. Dans l’analyse nous avons recours principalement à la théorie de la sociologie de la traduction (Akrich, Callon, Latour 2006) et à la théorie de l’innovation (Alter, 2002).

Cattonar B., Dumay X., Mangez C. & Maroy C. (2010). Evaluation externe dans l’enseignement primaire en Belgique: receptions et usages d’instruments de regulation basés sur les connaissances / External Evaluation in Primary Schools in Belgium: Receptions and Uses of Knowledge-Based Regulation Tools. Rapport de recherche, UCL, Louvain-la-Neuve, http://www.knowandpol.eu.

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  • Akrich M., Callon M. & Latour B. (2006). Sociologie de la traduction. Textes fondateurs. Paris: Mines Paris.
  • Alter N. (2002). Les logiques de l’innovation. Approche pluridisciplinaire. Paris, La Découverte « Recherches ».
  • Cattonar B., Dumay X., Mangez C. & Maroy C. (2010). Evaluation externe dans l’enseignement primaire en Belgique: receptions et usages d’instruments de regulation basés sur les connaissances / External Evaluation in Primary Schools in Belgium: Receptions and Uses of Knowledge-Based Regulation Tools. Rapport de recherche, UCL, Louvain-la-Neuve, http://www.knowandpol.eu.
  • Delvaux B. & Maroy C. (2009), Justice scolaire et libre choix de l’école : le débat récent en Belgique francophone, Ethique publique, 11, 1, pp 32-43
  • Mangez C., Maroy C., Cattonar B., Delvaux B. & Mangez, E. (2009). Les politiques de pilotage et d’évaluation de l’enseignement en Belgique francophone : une approche cognitive. Rapport de recherche, know&pol, Louvain-la-Neuve, http://www.knowandpol.eu.
  • Mangez C (2011), Evaluer et piloter l’enseignement: analyse d’instruments de la politique scolaire en Belgique francophone, Université Catholique de Louvain, thèse de doctorat.
  • Maroy, C. (2010). L’école comme système de production : impasses et voies de dépassement, La Revue Nouvelle, 65, 5-6, p. 61-72
  • Maroy C. & Mangez C. (2011). La construction des politiques d’évaluation et de pilotage du système scolaire en Belgique francophone : nouveau paradigme politique et médiation des experts. Raisons éducatives (accepté, à paraître).

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