Le changement des rapports entre connaissance et politique : défi pour l’analyse et pour l’action

Printable version of the article  
Send this article by mail  
 
 

Des évolutions significatives affectent aujourd’hui la connaissance et la politique, de même que les relations entre connaissance et politique. Identifier les évolutions en cours, comprendre leur dynamique et débattre de leurs menaces et potentialités participe à l’orientation de ce devenir.

Des évolutions significatives affectent aujourd’hui la connaissance et la politique, de même que les relations entre connaissance et politique. Elles se manifestent à une échelle transnationale et trans-sectorielle même si elles se déclinent de manière différente selon les pays et les communautés. Le devenir de la connaissance, de la politique et de leurs interactions se dessine. Il n’est cependant pas tout à fait écrit. Identifier les évolutions en cours, comprendre leur dynamique et débattre de leurs menaces et potentialités participe à l’orientation de ce devenir.

Connaissance

Tout au long de l’histoire humaine, les représentations du monde n’ont cessé de changer. Aujourd’hui cependant, les changements n’affectent pas seulement les contenus des représentations mais aussi la nature des représentations jugées socialement légitimes. Nous sommes, de ce point de vue, à un tournant, comme l’étaient les sociétés à l’époque des Lumières, quand la connaissance s’est progressivement imposée comme représentation privilégiée du monde.

Aujourd’hui encore, nous restons fortement imprégnés de ce modèle, pourtant occupé à changer. En dépit d’une définition assez floue, nous continuons à distinguer assez nettement la connaissance d’autres représentations du monde, telles que les informations médiatiques, les savoirs d’expérience, les expressions artistiques sous toutes leurs formes, les croyances ou les idéologies. Un relatif consensus continue à exister quant aux critères permettant de séparer les connaissances de ces autres représentations. Ces critères apparaissent en creux dans les expressions utilisées pour dénier le nom de ‘connaissance‘ à certaines représentations. En disant par exemple d’une représentation qu’elle n’est qu’une opinion ou qu’une prise de position, on souligne par là qu’une connaissance doit être dépourvue d’engagement, d’idéologie, d’intérêt ou d’émotion. De même, lorsqu’on qualifie une représentation de considération philosophique, de spéculation ou de construction théorique, on souligne que la connaissance doit être fondée empiriquement sur des observations collectées selon des méthodes explicitées. Et lorsqu’on dénie le titre de connaissance à ce qu’on qualifie d’informations ou de données, on met en évidence que la connaissance n’est pas simple accumulation d’informations brutes mais articulation d’observations faisant sens. Ainsi ces critères dessinent-ils en creux une définition de la connaissance.

Convaincre qu’une représentation du monde répond aux critères sus-mentionnés reste un enjeu important dans nos sociétés. C’est aussi un défi. Il est difficile en effet de convaincre qu’une représentation est dépourvue d’idéologie, qu’elle n’est pas fondée sur des intérêts, qu’elle n’est pas purement spéculative, que sa reconnaissance ne tient pas d’abord à des stratégies de communication, des rapports de force ou des violences symboliques. Et il est difficile de faire perdurer cette reconnaissance ou de la diffuser.

Pour l’essentiel, les critères énoncés ci-dessus s’alignent sur ceux promus dans le monde académique. Fondamentalement, ils renvoient à des produits et à des modes de production spécifiques qui n’ont cessé de tendre vers la segmentation, la fragmentation et la spécialisation, et de renoncer aux points de vue globaux et transversaux. Les représentations les plus clairement identifiées en tant que connaissances sont celles qui se limitent à des questions dûment circonscrites. La hiérarchie implicite des disciplines scientifiques suit ce critère : les production des disciplines qui tentent de développer une connaissance moins fragmentée (comme certains pans de la sociologie, par exemple) paraissent moins mériter le nom de connaissance et sont couramment assimilées à la littérature ou à la philosophie, voire au discours politique.

Dans nos sociétés, la représentation de ce qu’est une connaissance reste donc relativement ancrée et partagée. Pourtant, ce consensus tout comme la valorisation sociale de ce type de représentation du monde, sont actuellement remises en question – au moins en partie.

Ainsi, nombre d’acteurs ne croient plus à la neutralité des connaissances : la prégnance du pouvoir, des intérêts et des croyances dans la production et la diffusion des connaissances apparaît à la fois évidente et indéracinable, et par ailleurs rarement assumée et explicitée . On convient aussi désormais que la multiplication des connaissances n’a nullement permis d’étendre le champ des certitudes. Au contraire, chaque connaissance est aujourd’hui davantage discutée et apparaît plus fragile. De surcroît, le champ du non connu paraît toujours aussi vaste et l’on sait que le développement continu des connaissances laissera toujours subsister d’innombrables ‘trous noirs’. On sait aussi que l’accumulation de connaissances sur une quantité incommensurable de processus auscultés séparément n’apporte qu’une aide limitée quand il s’agit de comprendre les relations entre ces processus et d’agir dans des environnements nécessairement complexes.

Pour dépasser ces tensions et limites, des réponses ont été esquissées. L’interdisciplinarité et le dialogue inter-disciplinaire en sont une. La pluralisation des types de représentation légitimes en est une autre. La fusion de l’agir politique et de la production de connaissances une autre encore. Nous y reviendrons.

Politique

Des évolutions affectent en parallèle aussi la politique. Ce terme, étymologiquement fondé sur le mot grec ‘polis’ et faisant donc référence à des collectifs, est couramment utilisé pour désigner les actions qui visent à orienter le devenir des collectifs. Ces collectifs se structurent à diverses échelles que la diffusion du modèle de l’Etat a contribué à institutionnaliser et à hiérarchiser. Dans ce modèle de l’Etat, les instances de représentation démocratique ont été perçues comme les lieux centraux d’orientation du devenir des communautés, et dès lors comme les lieux de passage obligés pour tout qui voulait orienter le devenir collectif. Dans une telle configuration, la politique était définie de manière restrictive, quasi réduite à ce qui se passait dans (ou émanait) des instances de gouvernance démocratiques. Historiquement, la liste des domaines relevant du politique ainsi défini a eu tendance à s’allonger. Avec le déploiement de la bureaucratie étatique, les secteurs se sont institués, avec leurs organisations propres, leurs professionnels et leurs vocabulaires. Ils ont eu tendance à s’autonomiser, à développer leur propre logique, à se prémunir des interventions extérieures. Tout ce construit s’est solidement établi et enraciné.

En dépit de cette forte institutionnalisation, la représentation du politique tend à changer. On a pris peu à peu conscience que tout ne se jouait pas dans la phase de prise de décision, que les interdépendances entre communautés et entre secteurs s’accroissaient et rendaient parfois problématiques les cloisonnements territoriaux et sectoriels, que la démocratie représentative avait ses limites … Désormais, l’action publique apparaît moins linéaire. La hiérarchie entre Etat et pouvoirs locaux ou entre décideurs et ‘agents d’exécution’ est partiellement brouillée. De même, les segmentations territoriales ou sectorielles paraissent moins pertinentes, les communautés étant désormais davantage dépendantes les unes des autres.

Des concepts ont été créés pour tenter de dire cette évolution. Celui de post-bureaucratie en est un, celui d’action publique un autre. Le premier, comme d’autres concepts utilisant les préfixes ‘post’ ou ‘néo’, tente d’exprimer un changement de modèle, au contraire du concept d’action publique qui cherche moins à désigner un changement de monde qu’un changement de point de vue sur le monde. En insistant sur le fait que le politique est aussi désormais le fait d’acteurs non publics voire d’individus, le concept d’action publique se rapproche de celui de gouvernance. Mais ces deux concepts ne vont pas au bout de la logique de redéfinition du politique, car ils continuent à maintenir l’autorité publique au centre du processus, l’un en utilisant le qualificatif ‘public’, l’autre en prenant la même racine que le mot ’gouvernement’.

Pour identifier ce qui est en train de changer, peut-être convient-il donc d’user d’autres concepts, comme celui d’inter-régulation, qui permet de souligner que le devenir de chaque collectif est désormais le fait d’un réseau complexe d’acteurs, nettement moins hiérarchisé et cloisonné qu’avant. Dans cette configuration, chaque acteur voit augmenter sa capacité à contribuer à l’orientation du collectif, tant parce que, soumis à des régulations multiples, il lui revient désormais de faire des choix entre des régulations souvent contradictoires que parce qu’il a davantage accès à des outils de régulation lui permettant de peser sur autrui . L’action que l’on continue souvent à qualifier de ‘publique’ inclut désormais des agir politiques dont l’autorité publique n’est pas nécessairement l’initiatrice ou la cible. « Poser un acte politique » s’est, en quelque sorte, démocratisé, ce qui n’exclut nullement les inégalités dans les rapports de force entre les acteurs développant de tels agir.

Dans une telle configuration, il convient de penser le devenir collectif comme dépendant de la combinaison d’actions conjointes de collectifs et d’individus interdépendants et interégulés, chacun potentiellement interpellé à propos des impacts de son agir individuel sur le collectif, et susceptible d’interpeller de même les autres acteurs.

Les instruments de régulation ont évolué en parallèle. Les normes formelles restent l’apanage des autorités (politiques ou organisationnelles). Elles continuent à occuper une place non négligeable dans l’orientation et la coordination des agir. Mais les autorités recourent désormais davantage à des incitants et à des connaissances. Cette diversification des instruments de régulation mobilisés par les autorités publiques va de pair avec l’accessibilité croissante d’outils de régulation efficaces pour des acteurs non publics. Si les incitants ne sont pas à la portée de n’importe quel acteur vu les ressources économiques ou symboliques qu’ils supposent, les instruments de régulation basés sur la connaissance sont par contre des outils qui sont désormais à la portée d’un nombre sans cesse croissant d’acteurs.

Liens entre connaissance et politique

Les deux évolutions décrites ci-dessus sont largement concomitantes et liées. Il est dès lors logique que les relations entre connaissance et politique évoluent aussi. La configuration de ces rapports, propre aux sociétés occidentales du XXe siècle, est en train de se recomposer. Une nouvelle configuration est en train d’émerger, sans abandonner toutefois toutes les composantes de l’ancienne.

L’ancienne configuration supposait la différenciation des sphères du politique et de la connaissance. Elle était fondée sur la croyance en une science indépendante et en une action politique rationnelle. Elle impliquait aussi une centralisation relative de la décision politique, prise par les instances démocratiques et mise en œuvre dans des espaces relativement clos et indépendants. Dans un tel système, le modèle du politique était celui d’un décideur entouré d’experts capables de l’éclairer en mobilisant des connaissances qui étaient alors perçues comme des objets produits dans une sphère indépendante, transférables dans la sphère politique sans altérations majeures.

Dans une telle configuration, les connaissances étaient sélectionnées et transformées, importées dans la sphère politique pour servir de base aux décisions prises par un nombre restreint d’acteurs qui les faisaient ensuite exécuter en utilisant essentiellement les normes et accessoirement les incitants. Le politique opérait du haut et intervenait indistinctement dans des contextes variés qu’il lui était impossible de connaître en profondeur. Son action ciblait des facteurs identifiés par la connaissance comme étant liés causalement au phénomène ciblé. Le politique mobilisait des éléments de connaissance pour composer une ‘récit’ qui lui permettait de penser le monde, de concevoir son agir et de convaincre. Un tel usage des connaissances structurait les liens entre les policy makers et les acteurs prioritairement centrés sur la production de connaissance. Il expliquait en partie les tensions entre ces acteurs, de même que leurs attentes et insatisfactions réciproques.

Cette configuration qui a marqué le XXe siècle est certes encore vivace, au point qu’il peut paraître hâtif de conjuguer sa description au passé, mais elle tend désormais à s’estomper. A tout le moins, certaines de ses composantes s’effacent. Les contours de la nouvelle configuration, en partie singulière selon les communautés, sont encore flous et sont l’enjeu de luttes et d’initiatives multiples d’acteurs multiformes.

Dans la nouvelle configuration qui s’esquisse, chaque régulateur doit désormais persuader, tenir compte du fait que les agir des acteurs sont multi-régulés et qu’intervenir par les normes légales ou les incitants sur l’un ou l’autre paramètre de cet agir ne peut suffire à produire l’effet attendu. L’action politique se doit désormais d’être globale. Elle doit changer les représentations en plus de changer les règles . La régulation par les connaissances se substitue en partie à la régulation par les normes ou vient la compléter. L’agent devient acteur, et c’est de plus en plus à lui, dans un environnement nécessairement complexe et spécifique, que revient la responsabilité de développer un agir à partir de ses connaissances, représentations et valeurs, qui sont précisément la cible des instruments de régulation par les connaissances. Cette ‘soft’ régulation prend de l’ampleur. Les autorités l’utilisent en partie pour compenser la perte d’efficacité des autres modes de régulation, même si les effets de ces nouvelles modalités de régulation sont eux-mêmes souvent incertains. Mais ces nouveaux instruments ne sont pas seulement mobilisés par les autorités. N’importe quel acteur soucieux de peser sur une scène déterminée, y compris celles du pouvoir, peut en user.

Ce déplacement partiel de la régulation vers les instruments de connaissance, couplé à la multiplicité des acteurs utilisateurs et cibles de telles régulations, est en partie le fruit et le vecteur d’une intensification du trafic de connaissances. Celle-ci génère un sentiment de saturation et conduit les acteurs à attacher de plus en plus d’importance aux stratégies de diffusion de leurs représentations et connaissances. Elle rend également cruciale la question de la régulation de la circulation de ces éléments cognitifs, et notamment des médias qui, depuis les revue scientifiques jusqu’à Facebook, disposent d’un pouvoir indéniable, même s’ils sont eux-mêmes contraints par la demande et la concurrence. Pour l’heure, cette régulation repose essentiellement sur des principes d’ajustement mutuel , qui sont caractéristiques des réseaux et des marchés. L’échange et la sélection d’idées, de propositions, de connaissances ou d’arguments semblent de plus en plus s’opérer sur ce qui ressemble à des marchés. Réussir à se positionner sur ces marchés sursaturés et volatiles suppose des ressources et un capital de légitimité, mais aussi le respect de certains formats propices à la diffusion, à l’intégration et à la réappropriation de contenus cognitifs. Il faut passer par des médias, simplifier les messages, masquer les apories du raisonnement, ne pas trop détailler les limites et biais des preuves empiriques, éviter tant que faire se peut les mises à l’épreuve,…

Dans un tel contexte saturé de connaissances, les comparaisons sont l’une des représentations les plus audibles. Dans tous les secteurs des politiques publiques, les systèmes d’indicateurs se multiplient. Ils comparent une communauté à ce qu’elle était, à ce qu’elle devrait être (benchmarks) ou à ce que sont d’autres communautés. Plus que jamais, dans un contexte de montée des interdépendances et des compétitions mondialisées, les communautés se comparent ou sont comparées aux autres. Le monde est étalonné. D’innombrables classements ordonnent régions, pays, entités locales ou organisations. Le monde est mis en chiffres, en graphiques et en cartes à partir d’indicateurs commensurables. Ceux-ci sont le résultat d’efforts et de procédures qui soutiennent leur ‘validité’ et leur ‘objectivité’ et les font paraître exempts d’idéologie en dépit du fait qu’ils privilégient chacun un point de vue sur le monde et sont le résultat de conflits, de rapports de forces, de luttes d’intérêts et de compromis. Ces comparaisons et classements constituent un puissant outil de régulation. En plus de contribuer à assoir et confirmer l’identité des communautés (en les considérant comme des ensembles suffisamment homogènes et autonomes pour être comparés), elles permettent aux autorités de justifier la mise à l’agenda de problèmes et de responsabiliser les entités qu’elles mettent en comparaison. Mais elles permettent aussi aux citoyens et usagers de mettre leurs représentants et les élites traditionnelles sous une certaine forme de surveillance. Elles participent ainsi à l’inter-régulation.

L’ailleurs n’est pas seulement appréhendé via des comparaisons. Il s’impose également via de multiples récits et études de cas. Tout un chacun est continuellement confronté à des récits lui rendant proche ce qui lui est étranger. Qu’ils émanent des médias, du monde scientifique ou d’interactions face à face, ces récits ont pour caractéristiques de raconter des histoires ou des situations singulières. Si les comparaisons s’inscrivent dans la lignée des connaissances ‘traditionnelles’ par leur souci de généralisation et leur unidimensionnalité, les narrations s’en écartent par leur singularité et leur multidimensionnalité. Comme les comparaisons cependant, les récits permettent à chaque communauté ou membre d’une communauté de se situer par rapport à d’autres communautés, d’identifier les singularités et les similitudes. Ils disent aussi la norme, particulièrement lorsqu’ils présentent des ‘bonnes pratiques’ , participant à un subtil et presque invisible processus (cognitif/normatif) de conduite des conduites d’autrui, montrant ce que cet autrui pourrait / devrait faire, comment il pourrait / devrait le faire, et en fin de compte ce qu’il pourrait / devrait être.

Ces deux formes de représentation du monde étaient déjà présentes dans l’ancienne configuration des rapports entre connaissance et politique. Sur ce point, ce qui distingue ancienne et nouvelle configurations, est donc moins affaire de substance que de quantité. Nos sociétés se caractérisent par une multiplication des comparaisons et des récits d’ailleurs. Ces deux formes de représentations contribuent à cadrer les manières de problématiser le monde, autrement dit de penser les problèmes et de fixer les finalités. En soutenant l’émergence des cadres cognitifs et leur stabilisation, elles jouent donc un rôle crucial dans l’orientation de l’agir politique. Mais elles participent peu, par contre, au bricolage des politiques elles-mêmes. Elles disent l’horizon à atteindre et à désirer, mais pas la voie à emprunter .

Le bricolage des politiques mobilise de manière privilégiée de deux autres formes de représentation : les connaissances ‘causales’, d’une part, et les savoirs d’expérience, d’autre part. Les connaissances ‘causales’ cherchent à mettre au jour des ‘lois générales’ à propos de segments du monde. Les savoirs d’expérience, qui sont loin d’être l’apanage des acteurs de terrain et concernent au contraire tout acteur (y compris scientifique), cherchent à rendre compte du monde par des narrations singulières certes non dépourvues d’associations causales, mais dans une forme moins normalisées et généralisable. Dans l’ancienne configuration des rapports entre connaissance et politique, les connaissances causales unidimensionnelles dominaient le processus de fabrication des politiques. On semble aujourd’hui s’acheminer vers une configuration où les divers savoirs disciplinaires unidimensionnels sont croisés dans des démarches inter- ou multidisciplinaires et où les connaissances causales des diverses disciplines académiques sont croisées avec de nombreux savoirs d’expérience. Recherches interdisciplinaires, recherches actions, consultations sont quelques-unes des nouvelles formes des connaissances mobilisées dans le processus de bricolage des politiques.

En résumé, quatre grands types de connaissances sont mobilisés dans le processus politique : deux d’entre eux (les comparaisons et les récits d’ailleurs) soutiennent surtout le processus de problématisation tandis que les deux autres (les connaissances causales et les savoirs d’expérience) soutiennent davantage le bricolage des propositions et actions. Toutes quatre ont leur place dans l’ancienne et la nouvelle configuration, mais on observe une nette augmentation de la production et de la circulation des deux premières, et un rééquilibrage des deux autres, les savoirs d’expérience gagnant en légitimité.

La nouvelle configuration est caractérisée non seulement par cette pluralisation et intensification des savoirs investis dans l’agir politique, mais aussi par la pluralisation et la multiplication des acteurs participant au politique. Les rapports entre connaissance et politique s’en trouvent modifiés, tout comme d’ailleurs la représentation que l’on s’en fait, au point qu’on découvre que, dans les faits, les rapports antérieurs entre connaissances et politique s’écartaient déjà en partie de la représentation simplifiée qu’on s’en faisait jadis.

S’il fallait résumer en deux mots les traits essentiels des nouveaux rapports entre connaissance et politique, sans doute ceux d’assemblage et de fusion devraient-ils faire partie du nombre. La pluralisation des savoirs et des acteurs implique en effet des processus d’assemblage et d’hybridation. Ces processus eux-mêmes supposent l’existence de scènes d’assemblage, de ‘cross-worlds scenes’ où se croisent et se confrontent – virtuellement ou en face-à-face – une pluralité d’acteurs et de types de représentation. Ces scènes sont d’importants lieux d’échange et d’hybridation des connaissances et des représentations . Elles ne servent pas seulement à faire émerger des décisions collectives. Elles sont d’importants lieux d’apprentissage cognitif : en rendant possible la confrontation de divers types de savoirs, elles permettent en effet à de nouveaux éléments cognitifs (ceux qui ne sont pas trop menaçants pour les structures cognitives d’accueil) de venir s’insérer dans ces structures, et ainsi réappropriés, d’alimenter les agir et de poursuivre leur dissémination.

L’autre terme pouvant résumer les changements en cours est celui de fusion. Il rend compte du fait que ce qui, hier, était dissocié analytiquement et/ou pratiquement, tend à se mêler davantage. Dans le domaine de la connaissance, on observe une tendance à la fusion de savoirs variés et à des tentatives de sortie de la parcellisation et de la segmentation. Au sein du politique, les phases d’élaboration et de mise en œuvre tendent à fusionner, notamment par le biais des dispositifs de participation qui, tout en contribuant à l’élaboration des politiques, engagent déjà la mise en œuvre en forgeant les représentations des acteurs chargés de cette mise en œuvre. On observe aussi une fusion relative de la connaissance et de la politique, dans le sens où le changement de représentation et le développement d’actions visant à orienter le collectif sont parfois si étroitement articulés qu’ils deviennent les deux faces d’une même monnaie.

Défis et options

Le changement de configuration en cours semble, par certains aspects, signifier une démocratisation de la politique et de la connaissance. La pluralisation des connaissances perçues comme légitimes, le développement d’instruments de régulation basés sur les connaissances (à la fois moins contraignants pour ceux qui sont cibles de la régulation et plus accessibles pour les ‘candidats régulateurs’), le développement de ‘cross-worlds scenes’, le caractère moins linéaire et hiérarchique de l’action publique sont autant d’aspects qui peuvent être perçus comme favorables à une démocratisation du politique.

Mais ce constat positif est contrebalancé par des évaluations négatives sur d’autres dimensions. On note ainsi que la configuration émergente implique une pression croissante sur les individus, davantage responsabilisés et mis en concurrence. Elle implique également une insécurisation relative des acteurs face à la masse de connaissances souvent contradictoires charriée par les médias de tous types. Elle peut aussi compliquer le processus de prise de décision du fait de la multiplication des connaissances et acteurs convoqués, et de la difficulté consécutive de faire adhérer un collectif à une lecture du monde, à un récit de politique publique.

On peut aussi s’interroger sur la réalité des vertus apparemment démocratisantes de la nouvelle configuration. Ainsi faut-il tenir compte de l’inégalité des acteurs en termes de ressources (statutaires, économiques, d’équipement, de réseaux sociaux, de compétences techniques, de connaissance,…) utiles pour se saisir efficacement des instruments de régulation par la connaissance dans un contexte d’intense concurrence entre connaissances, entre propositions et entre arguments. De plus, un nombre relativement restreint d’acteurs exerce un contrôle sur les principaux médias contribuant à la circulation des connaissances, de même que sur l’organisation des ‘cross-worlds scenes’. On notera aussi que tous les acteurs ne sont pas outillés pour décoder de manière critique les messages véhiculés par les instruments de régulation basés sur la connaissance. Enfin, il faut tenir compte du fait que la plus grande dilution des « lieux qui comptent » pour l’élaboration du politique, le rôle moins central des instances démocratiques de gouvernance, de même que la complexification, l’invisibilisation et l’illisibilité relative des processus orientant effectivement le devenir des collectifs peuvent réduire (encore) le poids des acteurs les plus faibles.

Le défi majeur semble donc être de combiner l’inexorable tendance à la pluralisation et à la multiplication des acteurs contribuant au politique (ainsi que des connaissances mobilisées dans le processus politique) avec le maintien de modes de régulation politiques efficaces basés sur le principe de la concertation démocratique, de manière à éviter que la politique ne soit la résultante d’une régulation basée essentiellement sur des processus d’ajustement assez peu lisibles impliquant des acteurs interdépendants et inter-régulés, aux positions et ressources fortement inégalitaires. Il semble donc important de soutenir la tendance à la pluralisation et à la multiplication des acteurs et représentations en s’appuyant sur les technologies de l’information et en équipant les acteurs pauvres en ressources discursives ou en légitimité. Parallèlement, il importe aussi d’organiser les scènes de confrontation entre les multiples représentations du monde de manière à ce que les débats soient lisibles, accessibles et publics. Le projet WebDeb s’inscrit dans cette perspective puisqu’il vise à cartographier, de manière participative et indépendante, les arguments mobilisés dans les débats de politique et de connaissance, et à faciliter la mise en lien de ces débats.

Delvaux Bernard & Mangez Eric (2007), Literature reviews on knowledge and policy, KNOWandPOL report, 250-281

Read document


  • Sheppard Elizabeth (2004), Problème public, in Boussaguet Laurie, Jacquot Sophie et Ravinet Pauline (dir), Dictionnaire des politiques publiques, Paris : Sciences Po Les Presses, 405-413.
  • Sheppard Elizabeth (2004), Problème public, in Boussaguet Laurie, Jacquot Sophie et Ravinet Pauline (dir), Dictionnaire des politiques publiques, Paris : Sciences Po Les Presses, 405-413.

© 2011 Knowandpol Designed and Powered by platanas