Qu’est-ce que l’évaluation d’un point de vue sociologique ? D’abord une pratique stratégique

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Pourquoi il est intéressant de considérer les pratiques d’évaluation d’abord comme des pratiques stratégiques, autrement dit politiques.

On posera que, comme pratique sociale, l’évaluation doit être principalement considérée comme une pratique stratégique. Mais c’est aussi une pratique normative (qui utilise et mobilise des valeurs, qui produit des valeurs et des consensus valoriels locaux) et cognitive (qui produit des connaissances) : "Nous poserons d’abord que les évaluations ont toujours une composante stratégique, au sens de l’analyse stratégique proposée par Crozier et Friedberg, et notamment du dernier Friedberg (1993) qui en explicite bien l’intention avant tout méthodologique. L’évaluation consiste, à partir d’une commande externe ou d’une décision interne, à produire des connaissances sur l’action passée ou sur l’état des choses actuel, en vue de la conduite de l’action future. Autrement dit, l’évaluation n’est jamais purement une question de science, mais toujours en même temps, et avant tout, une question d’action, une question de pouvoir" (ibid).

L’observation des évaluations réellement mises en œuvre dans l’Éducation nationale française révèle une extrême diversité (elles vont de la grosse enquête quantitative nationale ou internationale, menée par des experts, à l’évaluation, bricolée à l’interne, d’un petit dispositif pédagogique propre à un établissement) et une concurrence entre elles. C’est au niveau des objectifs effectivement poursuivis, des intérêts et des valeurs qui les sous-tendent, que la diversité et les divergences observables sont les plus intéressantes pour notre propos. Elles démontrent la faiblesse des descriptions naïves ou normatives du genre : "rationaliser les coûts", "fournir l’image la plus exacte possible", "aider à l’optimisation de l’action" ou autres définitions idéales de l’évaluation comme cognitive, formative ou communicative par nature. Nous ne nions pas que ces images idéales de l’évaluation aient une utilité praxéologique : notamment elles servent à faire pression sur les commanditaires, en se référant à un universel peu critiquable (la vérité, l’intérêt général, le bien public, la transparence de l’information, etc.), à légitimer une certaine déontologie de la commande, et ainsi à faciliter la tâche des chargés d’évaluation quand ceux-ci sont scrupuleux. Mais la coïncidence entre la description normative et le réel n’est qu’un cas particulier, qui n’est rendu possible que par des conditions particulières, hic et nunc.

Ce que les objectifs de la majorité des évaluations réelles ont en commun, ce n’est ni la recherche de la "vérité", ni celle de la pertinence des décisions. Mais le fait que toutes sont insérées dans des processus "stratégiques" : il s’agit bien pour celui qui pilote une évaluation, qui la commande, qui y participe, ou qui en est l’objet, de défendre, voire d’accroître ses propres marges de manœuvre. Il s’agit globalement d’un processus négocié dans le cadre de rapports de pouvoir.

Cela ne veut pas dire que toute l’évaluation se résume à cette dimension de pratique stratégique, car c’est aussi une pratique culturelle, on veut dire par là qu’elle produit des connaissances, des représentations et des valeurs. C’est une technologie sociale comme les autres grands instruments de la rationalisation de l’action organisée qui se sont élaborés au vingtième siècle, pédagogie, marketing, gestion, toutes ces formes d’expertise, de montages formalisés et socialisés de savoir-faire grâce auxquels les hommes diminuent les incertitudes qui affectent leur coopération, grâce auxquels ils cherchent à mieux ajuster l’action organisée à leurs visées, leurs intérêts ou leurs valeurs. Mais, quand on analyse le développement d’un dispositif d’évaluation, il est préférable pour des raisons d’hygiène intellectuelle, de d’abord épuiser les possibilités explicatives fournies par l’exploration des jeux de pouvoir entre acteurs stratégiques.

Cela implique de ne pas accorder une attention excessive aux catégorisations méthodologiques produites en abondance dans toutes les approches technicistes de l’évaluation, lesquelles constituent l’essentiel de la littérature sur l’évaluation. En revanche, méthodologiquement, on accordera une attention particulière à ce qui est réellement évalué : les concurrences entre acteurs portent souvent sur la mise en jeu des objets réels des évaluations, masqués sous la communauté trompeuse d’un objet nominal sur lequel ils semblent s’accorder. En conséquence, ce qui est contourné par l’évaluation est extrêmement intéressant. On accordera aussi de l’importance à savoir quelle parole est prise en compte et comment, quelle parole est écartée (celle des élèves souvent, celle des patients parfois; alors même que le dispositif évalué les concerne directement).

Dire que l’évaluation est un acte stratégique, c’est aussi dire finalement que c’est un « acte politique" (Demailly, 2000).

D’où l’ambiguïté socio-politique des dispositifs concrets. Le développement de l’accountability ne peut être analysé de manière abstraite et générale, mais seulement empiriquement à partir des dispositifs concrets. Or, dans les dispositifs d’évaluation, le tableau n’est jamais simple. Les évaluations sont foncièrement des opérations de compromis entre acteurs attachés à des référentiels de l’action publique (Jobert Muller, 1995) différents. De la même façon, les conséquences du développement de l’évaluation sur les pratiques professionnelles et organisationnelles et sur la régulation des organisations sont souvent diverses, à la fois selon les types d’évaluations pratiquées et selon les situations. Ces conséquences sont en fin de compte foncièrement ambiguës, voire confuses. Pour apprécier les enjeux et le sens du développement de l’évaluation des politiques, il faut donc en passer par l’étude de dispositifs concrets d’évaluation, il faut les étudier un par un, comme des configurations singulières.

L’enjeu stratégique principal d’une évaluation réside dans les effets de celle-ci. La plupart des acteurs concernés s’intéressent à ce que risque de provoquer l’évaluation, sachant que celle-ci agit à la fois en tant que : 1. processus constituant une expérience pour ses protagonistes ; 2. montage de représentations formalisées dans un compte rendu ; 3. scénario de mise en scène publique. Les effets peuvent en être importants : fabrication d’un discours légitime, modification des représentations des agents, constitution d’acteurs collectifs, poursuite ou arrêt d’innovations en cours, développement de la réflexivité, décisions politiques ou budgétaires etc.

Devant la diversité des effets sociaux des évaluations et l’ambiguïté de leur sens, on peut finalement formuler une question globale: le développement de l’évaluation de l’action publique contribue-t-il à une rationalisation de cette action, au sens fort du terme rationalisation (c’est-à-dire sans la limiter à sa dimension instrumentale). Ce qui voudrait dire que l’évaluation fonctionnerait vraiment comme outil d’amélioration de la maîtrise collective de l’action, qu’elle contribuerait effectivement à des changements de représentations et de pratiques dans le sens de la lutte contre les inégalités sociales et scolaires, à des innovations intéressantes, à des décisions individuelles et collectives, en congruence avec les objectifs démocratiques.

Le traitement de cette question , pour le sociologue, implique, outre l’analyse critique des effets pervers de très nombreuses évaluations, de repérer les configurations concrètes dans lesquelles l’évaluation pourrait avoir les effets positifs déjà mentionnés.

DEMAILLY Lise, DEVINEAU Julie, MAURY Caroline & MOSSÉ Philippe (2010), Reddition des comptes et santé mentale en France. L’impossible et irrésistible évaluation, KNOWandPOL Report.

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